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UNE MESURE DANS LA DÉMESURE Par Pierre Restany |
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Seul le recul du temps permettra à l'œuvre de Jacques Zwobada de prendre la juste place qu'elle occupe dans son siècle, et qui risque fort d'être
exemplaire. De ce filon romantique du modernisme, Zwobada aura incarné
de manière exemplaire la vision progressive, dans la mesure tout autant que
dans la démesure. Aujourd'hui, à l'orée du IIIe millénaire, les jeux sont faits sur les deux
faces de l'Art du XXe siècle. Il est temps de procéder à la relecture de l'œuvre
de Zwobada en la plaçant dans son vrai contexte, objectif et subjectif. C'est le
propos de mon texte : que cette décision soit le fait d'un des protagonistes de
la scène artistique dont la réflexion théorique et l'engagement dans l'action
critique ont été déterminants dans l'occultation du lyrisme abstrait au sein
du paysage de la modernité de ce demi-siècle peut paraître paradoxal. En
apparence seulement. Nul n'était mieux placé que moi pour aborder le problème à partir
de l'autre face de l'Art, c'est-à-dire de la rive opposée certes, mais d'une rive
de la sensibilité non dépourvue de références, de contacts et d'influences osmotiques avec " son autre ". La référence à César vient à point nommé compléter la référence à Germaine Richier dans mon approche analytique de l'oeuvre de Zwobada et me permet de la placer sur son juste podium dans le panorama de la sculpture contemporaine. Il me suffit d'imaginer la " Chevauchée Nocturne " de Zwobada entre " La Montagne " de Germaine Richier et la grande " Rambaud " de César : ça tient, tout est dit. Mais qu'il me faille proclamer ce fait d'évidence aujourd'hui sur le ton de la revendication, comme pour réparer un oubli, voilà de quoi poser un problème. La réponse est simple : le romantisme. Zwobada a été le dernier grand romantique de l'Art au XXe siècle, et ce romantisme, il l'a vécu comme un super - destin solitaire, qui est venu se greffer sur le dualisme de sa nature, soulignant les contradictions, exacerbant les situations extrêmes. Il conjugue sa vie au double rythme de l'amour fou et du sage enseignement du dessin. Un long apprentissage académique à l'école des Beaux-Arts (1918-1924) transforme son penchant inné pour le Dessin en une exigeante vocation didactique, qu'il pousse jusqu'au perfectionnisme, et qu'il assumera jusqu'à sa mort. La sensualité profonde de sa nature qui transparaît dans ses nus et ses Bas-reliefs très "Art Déco" des années 25-30 se déchaîne à partir de 1939 dans l'explosion d'une passion exclusive et dévorante pour Antonia Fiermonte qui se traduira dans l'oeuvre par la glorification du corps de la femme aimée. Antonia est omniprésente dans la morphologie de la chair qui obsède le sculpteur dans les années 40. Le modelé ferme et souple de ses Nus au Fusain et au Sepia atteste la mise en place d'un vocabulaire de plus en plus insistant dans son intensité charnelle qui culminera dans " L'Offrande " de 1952. Il met cette généreuse chaleur du trait au service de son autre passion, la musique en illustrant en 10 dessins " L'après-midi d'un faune " de Mallarmé et en 25 lithos 25 poèmes des " Fleurs du Mal " de Baudelaire. Le musicalisme des cadences plastiques s'harmonise au flux des cadences sonores tout comme à l'érotisme du verbe. Romantique d'un autre temps, Zwobada pratique
l'amalgame des langages et des sentiments. Le dessinateur inspiré dont la première
passion est la Musique est aussi un grand épistolier. Ses innombrables
Lettres
à Antonia et aux amis consolident son rapport égocentrique par rapport au
monde et constituent le commentaire le plus aigu de sa démarche créatrice,
dont le dessin demeure le fil d'Ariane. Le dessin est en effet la clé de
lecture fondamentale de Zwobada, la clef de voûte qui soutient l'architecture
diverse et apparemment dispersive de l'oeuvre : il fait apparaître dans la
progression du langage ce que Lupasco a appelé la logique des contradictoires.
L'apparition, ou plutôt l'intrusion passionnelle d'Antonia dans la vie du
sculpteur suscite des réactions en chaîne dont la diversité n'affecte en rien
la cohérence de l'influx dynamique : Antonia incarne la présence physique
d'une beauté ardente qui détache progressivement Zwobada de l'idéal de la
beauté saine des Novecentisti, il s'éloigne de Maillol pour se rapprocher de
Rodin et de " l'émotion qui martyrise le coeur ", inaugurant la voie
affective de la libération formelle qui le conduira au déchaînement gestuel
de "La Liberté" ce magma de rotondités charnues animées de l'intérieur
par ce souffle de sensibilité cosmique qu'Yves Klein a qualifié " d'immatériel
" quand on pense à "l'Offrande", à la femme junonienne présentant
ses seins lourds, on ne peut s'empêcher de mesurer le chemin parcouru . Et
pourtant "l'Offrande" et "
La Liberté " sont strictement
contemporaines, elles datent de 1952 ! Dans les deux cas c'est bien le corps qui parle, mais sur des
registres parallèles, celui de l'exaltation des sens et celui de la sublimation
du désir. À partir de 1952 l'esprit de " La Liberté " va
l'emporter sur le parti pris de fixation formelle de " L'Offrande ". C'est l'époque des grandes
"Compositions " où le lyrisme visionnaire, débarrassé de toute allusion figurative, trouve sa
pleine expression dans les élans cadencés d'une calligraphie puissante. La gestualité abstraite devient monumentale. Les " compositions "
s'inscrivent dans la perspective directe de la pensée architecturale de Zwobada et des problèmes
d'Art public qu'il a affrontés très précocement, avec les commandes du
monument au musicien André Caplet au Havre (1924), du monument à
Bolivar à Quito
(1929) et les divers bas-reliefs des années 30. Un séjour à Caracas en 1948-50 lui
donne l'occasion de renouer avec le mythe célébratif de l'indépendance latino-américains. Dans ses projets des " précurseurs " ou du
monument à Miranda (qui ne seront pas réalisés) il met au point son concept de frise monumentale
qu'il reprendra en 1958-64 dans son projet pour Mentana. L'élan libérateur se traduit sur le fronton d'un espace mural par la trajectoire linéaire de corps
enchevêtrés en torsade vitale. Les grandes compositions graphiques du début
des années 50 appellent le mur : leurs entrelacs calligraphiques traduisent la même
sensation d'énergie diffuse que les corps emmêlés des guerriers vénézuéliens
de 1948 ou que les postures puissamment érotiques des nus allongés ou accroupis
de 1944. " Composition pour une frise " (1952) révèle, tant par son
contenu que son titre, les claires intentions de l'artiste. "Invitation au voyage",
un grand fusain de 1961, de 110 x 280 cm fera l'objet d'une mosaïque du même format,
destinée au paquebot "France", aujourd'hui " Norway ".
Les fusains de "L'Invitée", d' "Aurore" et de "L'équinoxe" seront
les cartons de tapisseries réalisées à Aubusson. Le
"thème de la mosaïque de Rennes"
(1966) viendra occuper sur 100 m2 la façade latérale de la faculté des lettres de
l'université de Rennes. Ce répertoire du destin monumental des "compositions"
est loin d'être exhaustif. L'esprit de dynamisme synchrone incarné dans la "Liberté" va désormais inspirer la démarche créatrice de Zwobada jusqu'à sa mort en 1967. Il résistera
au cataclysme sentimental causé par la disparition prématurée d'Antonia en
1956 et présidera à l'apothéose sublimante de la période finale, celle du "
Couple ", des "Élévations" et des "Verticales", celle de la
" Chevauchée nocturne ", des "
Animaux Fantastiques " ou des
"Métaphores Mythologiques" de
1965-67, Ariane, Cybèle,
Géa, Tellus. Selon les variations formelles des compositions, les
sculptures de la période finale se réfèrent aux deux ordres structurels fondamentaux. L'ordre vertical, celui de
Métamorphose, du Couple,
d'Orphée
et Eurydice, sans compter les diverses versions de " Verticale ", traduit
l'esprit d'élévation, la motivation poétique fondamentale dans l'oeuvre de
Zwobada, aux
dires de Jacques Delahaye qui fut son élève à l'école des Arts Appliqués et
qui reconnaît en lui son maître spirituel. L'ordre horizontal, celui de "La
Liberté ", d' " Orogénie ", de "Palindrome" ou d' "Interpénétration" jusqu'à la "Chevauchée
Nocturne " et "l'animal
fantastique ", deux
indiscutables chefs d'oeuvre de la sculpture contemporaine, incarne "le mouvement dans
l'immobilité, l'élan qui anime l'équilibre des forces dans l'immobilité de la pesanteur", la
leçon que Zwobada a tirée du message de Rodin. Etienne Martin, le sculpteur
des "demeures", le poète des lieux mystérieusement habités par les
tensions existentielles, ne s'y est pas trompé quand il a salué en 1959 la sourde
puissance vitale qui anime les deux formes soudées dans leur élan spatial de
"la chevauchée nocturne", "cet extraordinaire accouplement
souterrain". Pierre Restany |